dimanche 5 mars 2017

Eloge de la discrétion

Luc Boltanski, Arnaud Esquerre,
Enrichissement. Une critique de la
marchandise, Gallimard, 663 pages, 29 €
Luc Boltanski et Arnaud Esquerre 
le laissent entendre dans leur dernier essai : l'artiste (au sens large de ce mot : l'écrivain, l'éditeur, le
peintre ou le chanteur) qui n'assure pas en permanence sa propre promotion en se faisant
" le commerçant de soi-même " a toute chance de ramer à l'ombre de ses confrères plus experts que lui en l'art de la mise en valeur de soi par le discours et l'image.
S'il en est un, dans un autre siècle il est vrai, qui s'avouait incapable de se faire son propre marchand et sa propre marchandise (mais on le lit encore aujourd'hui), c'est bien Giacomo Leopardi (1798-1837).
Le libraire a relevé ce passage dans un recueil de lettres tout juste paru en Rivages poche sous le titre de L'art de ne pas souffrir :
" En attendant, et comme je ne peux et n'ai jamais pu supporter qu'on me croie plus que je ne suis, ou qu'on me croie capable de ce que je ne sais pas faire, permettez-moi d'ajouter ceci. Votre idée de l' " Ermite des Apennins " est en soi très judicieuse. Mais pour que ce bon ermite puisse fustiger nos mœurs et nos institutions, encore faudrait qu'avant de se retirer dans son ermitage, il ait vécu dans le monde et joué un rôle non négligeable et non marginal dans les affaires de la société. Or tel n'est pas mon cas. Ma vie, d'abord sous la nécessité des circonstances et contre mon gré, puis par une obligation née de l'habitude, transformée en nature et devenue indélébile, a toujours été, est et sera perpétuellement solitaire (...) Ce vice de l'absence est en moi incorrigible et désespéré. "
Il n'est pas sûr que Leopardi n'ait pas souffert, ni qu'il n'ait pas connu l'amertume. Il semble avéré, en revanche, qu'il aurait été un bien mauvais " client " sur un plateau de télévision, et un boulet pour ses éditeurs qui eussent mis leurs espoirs dans sa carrière et, par ricochet, dans la leur.
Giacomo Leopardi, L'Art de ne pas
souffrir, traduction, préface et notes
de Philippe Audegean, Rivages poche,
143 pages, 7,90 €


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