jeudi 21 septembre 2017

La potion magique de Prosper Brouillon

Eric Chevillard, Défense de Prosper
Brouillon, illustrations de Jean-François
Martin, Noir sur blanc, 101 pages, 14 €
Eric Chevillard (dont le dernier roman, Ronce Rose faisait partie de la sélection du Prix des Lecteurs à la Page 2017, a tenu vaillamment pendant six ans le feuilleton littéraire du journal Le Monde.
Une expérience marquante, à tous les sens du mot, si l'on en croit le récit intitulé Défense de Prosper Brouillon qu'il publie aujourd'hui.
Qui est Prosper Brouillon  (à ne pas confondre avec Georges Bouillon et sa célèbre potion magique) ?Un auteur français à succès, dont " pas un roman ne se hisse quelques minutes après sa sortie en tête des meilleures ventes. " Un abonné des plateaux de télévision, un vieux renard des antennes radiophoniques dont le succès irrite ses confrères que l'on pourrait surnommer " les moindres ventes ".
Pendant ce temps, Prosper score, Prosper prospère.
Eric Chevillard le connaît sur le bout des doigts son Prosper Brouillon.  " Si vous rencontrez un personnage ' protégé d'humour ', 'crêté d'orgueil ', ' émergé du ridicule ', ' troué de chagrin ' ou
' éreinté de faux semblants ', écrit-il, vous êtes à n'en pas douter dans un livre de Prosper Brouillon. "
Six années de lectures intensives lui ont fourni une abondante documentation. Il peut nous restituer son génie, dévoiler ses techniques, nous faire valoir la beauté de sa prose. Citations à l'appui, dont voici trois ou quatre nouveaux exemples saisissants :
" Il jeta un œil circulaire sur la pièce. "
" Un deuil brutal aboie en elle. "
" ... amoncelé sur une chaise en osier (...), le regard catapulté au large. "
" Un rien suffisait à l'extirper de ses gonds "
" On n'entendait pas siffler le passage du temps. "
Et autres perles que le chroniqueur Eric Chevillard, il nous le jure, a relevé dans une

" vingtaine de romans français publiés ces dernières années, ayant tous obtenu de beaux succès de vente ". Car, bien sûr, Prosper Brouillon, n'est pas un être fabriqué d'une seule pièce. Chevillard l'a bricolé, tel Frankenstein, à partir de divers cas littéraires bien connus, et même récompensés pour leurs services par de grands prix littéraires, mais dont les noms restent scellés.
Le libraire se demande si vous sauriez les reconnaître... De toute façon, lui qui vend les romans de Prosper sans prospérer, il ne croit pas aux méchancetés de cette mauvaise langue d'Eric Chevillard. Le libraire est pur.

Roald Dahl, La Potion magique de Georges Bouillon,
traduit de l'anglais par Marie-Raymond Farré,
128 pages, 6,80 €
 




mercredi 20 septembre 2017

La belle saison des prix littéraires

Georges Borgeaud, Mille feuilles III,
La Bibliothèque des arts, 286 pages, 9 €
" Quand vient à Paris la saison des prix littéraires, cette saison d'arrière-automne chagrin, les verres à cocktail commencent à scintiller et à s'entrechoquer dans les fiefs où la littérature est reine. Les journaux avancent, discrètement d'abord, les noms d'écrivains plus ou moins méconnus, mais déjà favoris. Qui est à l'origine de ces réputations ? Quel mystérieux jury éliminatoire, quelles éminences grises ou pourpres ? On n'en sait rien ! Peut-être cette rumeur restreinte faite de critiques, d'éditeurs, de radioteurs et, encore, de cette poignée forte, bien que clairsemée, de lecteurs rôdant autour des salons littéraires, vivant à l'intérieur même, animateurs qui se plaisent dans l'imprimé comme le ciron dans le bois. De toute manière, plusieurs petites flammes mijotent une réputation jusqu'au concours ou Goncourt. "

Georges Borgeaud, Le Cérémonial des lettres, Gazette de Lausanne, 9 janvier 1954.

Georges Borgeaud, Le Soleil sur Aubiac,
Zoe, 350 pages, 11 €

 

mardi 5 septembre 2017

Petite pose

Le blog marque une petite pause automnale.
Il reprendra son cours le 20 septembre.
 
 
Les portes de la librairie vous restent grandes ouvertes,
ainsi que sa messagerie et son service téléphonique. 

lundi 4 septembre 2017

La première surprise de la rentrée littéraire

Esther Kinsky, La Rivière, traduit de
l'allemand par Olivier Le Lay,
Gallimard, 394 pages, 24,50 €
On a pris l'habitude d'appeler ces zones sans lustre ni célébrité des non-lieux. Périphéries, friches, marges, franges (auxquelles Raymond Depardon, par exemple, a pu rendre leur dignité), où sont établis des personnages anonymes, sans parole, laissés à l'indifférence. Eux et leurs petits commerces, leurs caravanes, leur patrie de Sans-patrie.
Un beau jour, comme l'on dit un peu sottement, la narratrice de La Rivière, vient s'installer dans un de ces coins, dans la banlieue de Londres, près d'un cours d'eau nommée la Lea, affluent de la Tamise. "Une fois que j'eus découvert les parcs et les marécages, j'en repris le chemin presque quotidiennement. Je descendais toujours le cours de la rivière, poussant chaque fois un peu plus loin, je me cramponnais au fil de l'eau comme à la corde d'une mince passerelle jetée sur l'abîme.  La rivière charriait le ciel, les arbres de la berge, les fleurs en épi un peu desséchées sur les nuages. Entre les terres désertes de la rive et les usines et lotissements qui foisonnaient sur l'autre rive, j'ai retrouvé des morceaux de mon enfance, d'autres fragments découpés dans des photographies de paysage ou des portraits de groupe et qui, à mon grand étonnement, étaient venus s'établir là. "
Des non-lieux ces endroits délaissés ? Esther Kinsky prouve, discrètement, qu'il n'en est rien. Elle excelle dans l'art d'en faire des paysages à part entière, dignes d'être sentis et célébrés, des zones marginales devenues des beautés mystérieuses et grandes.
La langue de cet auteur et traductrice allemande, qui obtint en 2014 pour son roman le prix Franz Hessel (grand promeneur sous le firmament), est d'une précision qui fait de la description une forme accomplie de poésie. Elles est juste ; ni plate ni sur-travaillée. Son phrasé est calme et lent, comme la rivière de nos rêves. Ce récit, qui s'écarte des sujets archi-prévisibles et rabâchés pat la presse en chœur, constitue, pour l'heure, la vraie grande bonne surprise de cette rentrée de septembre. Toutes langues confondues. De loin.
Voilà ce que pense le libraire.
Esther Kinsky

dimanche 3 septembre 2017

Une rentrée de poche

Ils sont désormais en poche :

Mathias Enard, Boussole, Babel,
470 pages, 9,80 €

Christian Bobin, L'Homme-joie, Folio,
170 pages, 6,60 €


Nina Bouraoui, Beaux rivages,
Le Livre de poche, 216 pages, 7,10 €

Anna Hope, Le Chagrin des vivants,
traduit de l'anglais par Elodie Leplat,
Folio, 420 pages, 8,20 €

Jim Harrison, Le Vieux saltimbanque,
traduit de l'anglais (Etats-Unis)
par Brice Mathieussent,
 J'ai lu, 160 pages, 6 €


samedi 2 septembre 2017

Haro sur le Thoreau

Henry David Thoreau, Walden, traduit de
l'américain par Jacques Mailhos,
Gallmeister, 392 pages, 10 €
Les éditeurs français semblent apprécier Henry David Thoreau (1817-1862). L'étal du libraire se couvre de petites fleurs de Concord et de Walden, qui sont dans la Nouvelle-Angleterre où il naquit. Outre l'entreprise au long cours des éditions Finitude pour donner aux lecteurs une traduction complète du Journal de Thoreau, qui est sans doute le travail éditorial le plus ambitieux entrepris ces dernières années, retraductions et republications de traductions existantes viennent se  concurrencer.
De la Marche, excitant petit texte disponible chez Mille et une nuits depuis 2003 se retrouve sous le titre Marcher chez Le Mot et le reste (qui le proposaient déjà dans un beau volume d'Essais, qui va se trouver découpé en rondelles) ; Teintes d'automne (Le Mot et les reste) vient bousculer Couleurs d'automne, publié chez Premières pierres du temps où ce texte était inédit en français, déjà chahuté par Marche d'hiver, couleurs d'automne qu'avait  repris Mille et une nuits. De sorte que ce même texte figure, au bas mot, dans quatre livres.  Et puis, il y a Walden, que tout le monde aime : les éditions Gallmeister en donnent une nouvelle traduction (à laquelle est jointe un discours d'Emerson, le mentor de Thoreau), destinée à rafraîchir celle dont on disposait dans L'Imaginaire. Tandis que la collection Spiritualités vivantes ne se gêne en rien pour reprendre la même traduction que celle disponible dans L'Imaginaire, signée en 1922 par Louis Fabulet, qui fit, lui, œuvre de véritable pionnier et qui est aujourd'hui tombée dans le domaine. Sans parler de la traduction qu'en proposait naguère L'Age d'homme ni de celle qui figure aux éditions Le Mot et le reste..
La sauvagerie se porte bien, mais la place va bientôt manquer pour l'accueillir en librairie.
Henry David Thoreau, Walden ou la vie dans
les bois, traduit de l'américain par Louis
Fabulet, L'Imaginaire,
384 pages, 12,50 €


vendredi 1 septembre 2017

Les Vraies richesses

Kaouther Adimi, Nos richesses, Seuil,
218 pages, 17 €
Le nom d'Edmond Charlot n'est certainement pas dans toutes les têtes. C'est pour cette raison sans doute que Kaouther Adimi a entrepris de l'honorer par un roman.
Edmond Charlot (1915-2004) fut ce qu'aujourd'hui l'on appellerait un éditeur indépendant. Un éditeur d'une grande finesse, car c'est lui qui publia le premier texte d'Albert Camus. Installé à Alger, au fond de sa librairie à l'enseigne de " Les vraies richesses " (en hommage à Jean Giono), Charlot est encouragé par Jean Grenier, son professeur de philosophie, à se lancer pour de bon dans l'édition. En 1936, il publie L'Envers et l'endroit de Camus, des textes de Max-Pol Fouchet (1913-1980) et de Grenier. Sa passion de l'édition le possédera (quel autre mot employer ?) toute sa vie, durant laquelle alterneront ses séjours entre l'Algérie et la métropole.
Le roman de Kaouther Adimi nous conduit des premiers pas de l'éditeur en Algérie française jusqu'au début des années 1960 où l'Algérie est devenue algérienne. La petite librairie, désormais sise au 2 bis rue Hamani, est plastiquée en 1961. Les archives d'Edmond Charlot concernant Camus, entre autres, ont été entièrement détruites et l'éditeur, qui avait publié les poètes de la Résistance lors de la seconde guerre, devra prendre le chemin de Paris. Il y poursuivra le même type de carrière.
A qui lui demande sa recette pour favoriser l'éclosion des jeunes talents d'écrivain, Kaouther Adimi imagine la réponse suivante :
Achetez une table, la plus ordinaire possible, avec un tiroir et une serrure.
Fermez le tiroir et jetez la clé.

Chaque jour, écrivez ce que vous voulez, remplissez trois feuilles de papier.
Glissez-les par la fente du tiroir. Evidemment sans vous relire. A la fin de l'année vous aurez à peu près 900 pages manuscrites. A vous de jouer.
Les Vraies richesses