vendredi 7 octobre 2016

Comment écrire les animaux ?

Ernest Thompson Seton, Lobo le loup,
traduit de l'anglais par Bertrand Fillaudeau,
José Corti, 240 pages, 21 €
Si la collection " Biophilia "des éditions José Corti a bien pour vocation de jeter des passerelles entre les conceptions scientifique et littéraire du vivant, alors le dernier livre de cette collection, Lobo le loup, illustre ce projet à la perfection.
Lobo le loup, qui parut en 1898 aux Etats-Unis, avait du reste suscité là-bas une longue querelle entre partisans et adversaires de son auteur, Ernest Thompson Seton (1860-1946), qui devint  un écrivain de la nature prolifique et contribua, en outre, au lancement du mouvement scout américain.

Au cœur de la controverse gisait la question, régulièrement soulevée, de l'anthropomorphisme des représentations animales dans la littérature.
Seton n'était pas le seul auteur visé (notamment par l'excellent naturaliste John Burroughs), mais ses histoires d'animaux, comme Feuille de chou, le lapin, ou Collier roux, la gélinotte mâle, donnaient l'impression d'annexer les animaux sauvages à la psychologie des êtres humains. Il leur accordait même la parole et le privilège de réfléchir !
Voici un exemple de l'approche et du style de Seton :
" J'ai vu Bingo [il s'agit d'un chien] s'approcher du poteau, le renifler, examiner le sol tout autour, puis grogner, la crinière hérissée  et les yeux brillants avant de le labourer, violemment et avec un air de mépris, de ses pattes de derrière, puis repartir très raide, jetant un coup d'œil en arrière de temps en temps. Ce qui, si l'on interprète la langue des chiens , correspondrait à :  ' Grtrrh ! ouaf ! un sale bâtard de Mc Carthy est venu dans le coin. Ouaf ! J'vais m'occuper d'lui cette nuit. Ouaf ! Ouaf ! D'autres fois, après ces préliminaires, il semblait profondément intéressé. Il paraissait s'interroger sur une trace de coyote qui allait et venait et se dire à lui-même, comme je l'ai appris par la suite :  ' Une trace de coyote descendant du nord. Il a dû sentir une vache morte. J'y pense, la vieille Brindle de Pollworth a fini par mourir. Cette hypothèse me semble la bonne. ' "

De fait, Seton s'avéra un fin observateur du monde animal et de la nature et non un faussaire, ou un sentimental, ignorant tout des vrais comportements des espèces sauvages, comme ses adversaires l'avaient insinué.
Tout à son amour des loups, en particulier, et des bêtes en général, il chercha à individualiser les vies de chacun d'entre eux. Des existences particulièrement touchantes car, écrit-il en soulignant ses mots, " la vie d'un animal sauvage a toujours une fin tragique ".

Son recueil animalier a trouvé un nouvel avocat en Bertrand Fillaudeau, auteur de la traduction et de la postface de l'ouvrage, qui souligne la pertinence renouvelée des thèmes d'Ernest Thompson Seton : " Sans nier la part de compétition qui existe dans la nature, Seton est l'un des premiers à mettre en avant l'aide mutuelle et la collaboration, volontaire ou non, entre certaines espèces (l'alerte du geai bleu servant aussi au lapin). Il constate aussi que la technologie menace non seulement de détruire les espèces naturelles mais aussi l'éthique. Pour retrouver une paix morale intérieure, l'homme civilisé ne doit ni oublier ses racines, ni s'en couper. "

Ernest Thompson Seton (1860-1946)

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